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Civic Instinct
CHAPITRE 1.6
Les deux autres tiroirs ouverts sont contiguës : un couple. Accidentés tous les deux dans leur voiture. Pris en charge par la
brigade des sapeurs pompiers alors que leur véhicule commençait à prendre feu sur une sortie du périphérique, près de la porte de Bercy. Leur voiture s’est encastrée dans le rail de sécurité
central à la bifurcation : une faux. Des prélèvements post-mortem ont révélé des alcoolémies défiant les lois de la survie humaine. Pas de ceintures de sécurité, un air bag pour le
conducteur : la passagère éjectée et le conducteur à moitié brûlé, inconscient dans le véhicule en flammes. Lequel des deux est le plus laid ?
Sous les tuméfactions, le visage de la femme est un sourire crispé sur des dents brisées, plusieurs manquantes, et derrière une langue
noirâtre. Difficile d'être sûr qu’il s’agit d’une femme même si des formes sous le drap lèvent tout doute. Un pied dépasse sous le linge raide. Et l’angle contestable qu’il fait
avec le reste du corps est incongru : comme si, ultime plaisanterie, on avait glissé là sans précautions le pied de quelqu’un d’autre. La femme était déjà laide avant. On devine encore
sur quelques îlots de peau préservée, les ravines violacées d’un alcoolisme ancré. Sans pitié, la mort révèle le mépris de cette femme, indigne de son corps.
L’homme est méconnaissable. Le verre du pare-brise a sculpté des trais nouveaux en lacérant consciencieusement, par un artistique hasard, chaque centimètre
carré de peau. Et puis le feu est venu vitrifier l'ébauche, figeant la peau luisante, tendue comme le carton d’un masque grotesque. On a la mort qu’on mérite… Ou celle qu’on a cherché. Mieux
valait qu'il finisse ainsi, ne tuant dans l’accident que sa complice. Plutôt le rail de sécurité comme obstacle qu’une autre vie : l’acier tordu n’a pas de rancœur. Leur mort est une
aubaine, en évitant peut-être d’autres. Leurs visages affreux ne semblent pas apaisés de ce rachat imprévu. Là où ils vont, plus rien n’est à craindre : aucun reproche devant le
désastre de ce qui fut leur vie. Le plus écoeurant n’est pas leur odeur fade, ce n’est pas non plus cette vision de festival qu’ils offrent. Non, c’est le dégoût devant ces existences que le vide
a boursouflé peu à peu. Vision terrible : la solitude ultime de l'homme face au destin. Et lorsqu’il le regarde
avec ce visage coagulé, cette peau racornie et l’œil qui se vide c’est une atrocité qui hurle, à l'infini. Ils sont laids, c’est leur seul mérite : celui de porter sur leurs visages chaque
repli de leur inhumanité.
A côté, l’assistant s’agite : il est l’heure, l’entrevue est finie. Rester plus longtemps serait suspect. Il va venir, mais je ne veux pas le voir. Je veux repartir avec pour seuls
compagnons de souvenir, ces spectres immondes. Il faut graver leurs visages dans mon catalogue. Je me retourne pour voir une fois encore les yeux clos de la jeune femme, celle dont la sagesse
muette a su me toucher. Ayant tout compris, elle avait versé son maigre écho au poids de la balance : son propre souffle fatigué. Elle avait vu la peur tout autour d’elle, le froid,
l’égoïsme brutal, l'agressivité. Ses fines mains de femme et son esprit trop pur, n’avaient sans doute pu se résoudre à combattre avec mes armes. Pas d’autre issue alors pour vaincre les chimères
que les faire mourir, rendre les rêves opaques pour les empêcher de grandir.
Je m’approche d'elle. Je pourrais toucher sa peau, mais ce geste trivial ne changera rien à ma vie ni à la sienne. Ma main tendue sur son visage rabat alors le
drap, ultime hommage à l'héroîne anonyme. L'étoffe pesante moule une dernière fois le nez délicat à l’aube de la putréfaction. Et je me détourne dans mon silence, tandis que la musique
assourdissante frappe mes tympans. Je quitte la pièce, jeremonte le couloir. Dehors il fait plein jour et le petit vestibule où se meurt le ficus est déjà chaud et moite. Le garçon a pris soin
d’entrebâiller la porte. Je sors sans avoir rencontré âme qui vive...
Derrière moi, le garçon va ranger les cadavres sans se poser de questions, ne pensant même pas à la
prochaine fois. Son métier de passeur ne lui impose aucune curiosité superflue. Il refermera les tiroirs au glissement bien huilé. Je retourne parmi les vivants sans que personne ne
sache jamais qui je suis. Le soleil cuit et brûle, tout est rouge. Après le froid de la mort, l’agression solaire implacable. Je retourne à mon état larvaire, innocent, transparent enfin. Un
filtre aux teintes du sang me protége du monde. Ma main est restée sur la poignée de la porte du dépôt comme on garde un appui au bord de la piscine avant de se jeter enfin à l’eau. Je n’ai pas
peur, ce geste que je connais par cœur est incontournable. Il me faut rentrer sous la couverture sociale, confortable et vernissée qui dissimule si aisément. Encore quelques instants... La main
sur le métal froid, collée par un froid mortel. Une dernière impulsion se disperse dans mon bras, me ragaillardit avant l’immersion.
C’est le départ : mes pas souples et réguliers s’enfoncent dans le tapis écarlate du trottoir : je rentre dans ma nuit.
Place au masque, quelques mètres encore avant la station de métro. Là, plus d’échappatoire, il faudra rentrer dans le rang : croiser les êtres, supporter leurs imperfections. Recevoir des
mains sales d’un distributeur malheureux les dernières nouvelles de notre belle ville, jetées à la va-vite sur du papier recyclé de mauvaise qualité. Je sourirai peut-être pour remercier ce
héraut des temps moderne, débonnaire car il offre la gratuité ! J’attendrai sur le quai, au milieu des autres, sous le regard méchant des publicités. Je parcourrai sans doute le torchon déjà
froissé, qui rend les mains rêches et des doigts d’imprimeurs. Qu’importe, je suis bien au dessus de tout cela, de tous ceux là. Je chercherai d’un œil discret une complicité : une âme un
peu moins arrogante, ou un peu plus critique, dont la vie pourrait répondre à la mienne.
A SUIVRE ....