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Civic Instinct
Chapitre 1.1
Ce matin là
J’ai délaissé l’appartement vide plus tôt que prévu. Je ne peux plus dormir. Un besoin
irrépressible m’a arraché à la profondeur d’un sommeil trop longtemps cherché. Dehors il fait jour. Dans la rue plus bas, le camion poubelle officie lentement, un agent de la ville balaie le
trottoir d’un jet purificateur et bruyant. Les bruits coutumiers m’ont tiré vers la conscience, comme si la propreté m’attirait au dehors. Le ciel est clair, la rue est encore à moitié sale. Je
suis vite habillé : une chemise et mon costume. Je vais être en avance mais cela n’a pas d’importance. Lorsque je sors, le camion poubelle tourne au coin vers le faubourg : l’espace est
vide et maintenant silencieux. Seules quelques voitures au loin me rappellent à la civilisation. Mes doigts habitués palpent le petit boîtier au fond de ma poche : la musique retentit : je
suis ailleurs, quelqu’un d’autre. Le monde s’estompe petit à petit et prend cette autre dimension où je me plais mieux à vivre : un espace plus large, un oxygène différent, là où
l’imagination vient trouver ses racines pour rendre à la grisaille des lueurs plus fastes. Mes pas s’allongent en rythme, ma démarche s’assouplit : je vis enfin, et autour de moi, plus rien
n’est vulgaire ni sale. Sur cette autre rive où je marche seul à présent, pas de banalité, pas d’éléments si insignifiants que je ne puisse les intégrer à mon nouvel univers.
Je marche sur le faubourg, le soleil m’éblouit. Je n’ai pas besoin de lui pour savoir quelle est mon humeur ce matin : il brille, mais pas pour moi. Pour d’autres sans doute. Peut-être pour
cette fille là-bas qui marche à ma rencontre. Seul personnage vivant dans l’environnement proche, comme une intrusion dans mon monde : simplement une ombre dans le soleil. Je ne vois pas ses
traits, sa démarche est légère et déjà ça m’agace.
Dans ce monde que je me suis construit, je ne suis plus seul. La musique dans mes oreilles absorbe dans ses accents lugubres cette silhouette paisible qui n’y a pas sa place. Elle s’approche
doucement, je ne peux l’éviter. Le soleil épaissit le masque, je ne distingue pas son visage. Espérons qu’elle soit moche : ce sera moins horrible. Pendant une longue seconde où je vais la
croiser, je pourrai détailler ses traits, deviner son visage et ajouter ce monstre aux infâmes visions que je voudrais tuer…définitivement. Elle n’est pas jolie, pas hideuse non plus. Non,
simplement quelconque : transparente. C’est la pire des choses pour ce genre de fille, son visage n’est pas beau, ni remarquable en rien. Du coup, son corps plutôt plaisant s’en trouve
dédaigné, comme par erreur ou par justice pour cet être imparfait. Elle n’a rien à faire ce matin sur mon trottoir......
A SUIVRE...