Partager l'article ! La nuit de la dernière sentence (Extrait): S’il lui fallait encore une bonne raison de ne pas lire à table, et s’ ...
S’il lui fallait encore une bonne raison de ne pas lire à table, et s’il avait encore le besoin de se demander pourquoi, Michel Leroux aurait pu trouver ce matin là un argument
supplémentaire à cet adage séculaire.
La tempête qu’il venait de déclencher à mi-temps entre le plat de carottes râpées et le roast-beef tiède reflétait avec une ironie
sans pareille la vaste pagaille qu’était sa vie aussi loin que sa mémoire paresseuse pouvait le lui rappeler. Sa vie l’avait toujours ennuyé et c’est avec un fatalisme dérisoire qu’il s’était
abandonné à un cours médiocre, sans couleur, sans reliefs, à l’image de ce qu’il croyait être sa plus haute destinée. Bref, il ne s’estimait guère au dessus du raté moyen mais ne s’en souciait
pas plus que l’un de ses derniers bulletins scolaires, qui, au demeurant, aurait dû l’alerter sur ses capacités à venir.
Il ne s’en souvenait pas lui-même, mais un de ses professeurs, dans un éclair de clairvoyance avait inscrit un jour, en belles lettres
cette prophétie : « Michel ne s’intéresse à rien. Paresseux de nature, on ne peut que louer son indifférence à toute forme de compétition voire même d’ambition. Devrait réussir dans la
voie qu’il semble vouloir se tracer. »
A cette époque, Michel ne devait avoir qu’une dizaine d’années et il était déjà allé au-delà de ce que son courage lui avait soufflé de maigre motivation. Pas même l’esprit sournois de la
dissimulation ne l’avait poussé à occulter à ses parents ces brillantes perspectives. Ayant lu en travers les lignes acerbes, ne gardant l’ironie que pour une part incertaine, il avait retenu le
terme d’ambition, un peu étonné tout de même, et avait présenté le soir même en préambule au dîner familial le petit récapitulatif. Un ensemble de notes et de commentaires d’un niveau affligeant
paradait en colonnes serrées en face de chaque matière, mais pas une, pas une seule, ne semblait vouloir racheter les autres et tirer du bourbier de la médiocrité le jeune impétrant. La
réaction des parents fut modérée, au vu d’une trop longue liste de mauvais résultats qui trouvait ici sa conclusion logique : Michel n’avait aucun avenir.
Admettre qu’un enfant de 10 ans n’a aucun avenir est une rude épreuve à qui n’y est pas préparé. Admettre que l’héritier de la
première fortune d’une petite ville de province était aussi bête que paresseux ne devait pas passer inaperçu. D’une nature plutôt bonne, Michel ne s’encombrait d’aucune idée d’effort ni de
volonté, comme s’il avait eu la conscience subtile depuis sa naissance que tout viendrait toujours à tomber à point dans un bec qu’il n’avait qu’à ouvrir, et encore était-ce là un effort déjà
digne de ses maigres facultés. Les parents avaient eux aussi pris conscience assez vite de ses « aptitudes » un peu particulières. En effet, il avait toujours montré une incapacité à
profiter de l’ample et généreux sein maternel, préférant tétouiller de longues heures durant un biberon tiède, dont on avait préalablement ramolli la tétine. Il ne criait jamais, n’avait pas
l’air de se plaindre, se fendant seulement parfois d’un maigre sourire : de reconnaissance qui sait ? Une couche souillée ne l’inquiétait pas outre mesure, sachant qu’à un moment ou à
un autre, une bonne âme viendrait le sortir du faux pas malodorant mais chaleureux tout de même.
Puis, à l’âge où le bambin le moins doué se décide à assumer sons statut de bipède, Michel se traînait encore lamentablement sur le
dos pour mieux faire face au monde. Poussant mollement sur une jambe, puis sur une autre pour progresser, il parcourait les longues pièces de la maison familiale au rythme des grands sages,
épargnant à la domesticité des tâches trop fréquentes de balayage. Incapable de garder une posture assise « correcte », les parents s‘étaient inquiétés très tôt de ce tonus limité. La
famille et un entourage de plus en plus curieux de cet état de fait avaient rendu cette situation difficilement supportable dans le milieu très étroit d’une vie bien réglée de bourgeoisie
provinciale.
Les plus grands spécialistes avaient été consultés. Pédiatres, neurologues et psychiatres finalement avaient épuisé leur salive, leurs instruments et leur art en vain. Les scanners avaient crépité sans succès, les tests étaient unanimes dans leur ironie : Michel était un enfant parfaitement constitué, au tonus parfaitement normal, avec toutes les aptitudes qu’on pourrait lui souhaiter, pour peu qu’il voulût en user. La paresse était un autre problème et le bébé languide n’était pas encore accessible à quelque psychothérapie que ce soit, lorsqu’il aurait peut-être encore été temps. Sa véritable et sournoise intelligence, résidait donc peut-être justement dans cette conscience qu’il avait d’un monde qui avait tout à lui offrir sans que jamais il eût même à réclamer.
Ce statut d’avachi s’était pérennisé dans une station debout finalement acquise, au bout de trop longs mois. Mais sa démarche placide
lui donnait une allure de dormeur, qu’on aurait réveillé trop brusquement et qui n’aurait de cesse que retrouver son état initial. Il avait bien fallu scolariser l’héritier dans une petite
structure privée, à l’abri des regards et des sarcasmes. Mais, même dans le milieu le plus protégé, il n’y avait rien qui puisse protéger de cette image honteuse que l’enfant donnait au pays,
publicité bien ingrate et paradoxale des cristaux majestueux que sa mère dessinait et que son digne père produisait dans sa fabrique. La publicité n’était pas forcément mauvaise car véritablement
efficace : l’on venait de plus en plus loin admirer les cristaux Leroux, « les cristaux du tout mou. » La plaisanterie était à la hauteur du niveau général du publicitaire inconscient.
Et si cette renommée facultative faisait fructifier le patrimoine, les parents honteux se voyaient toujours gênés dans l’atmosphère polie des questions de l’entourage. Combien de fois
l’avaient-ils entendu ce : « Il finira bien par se tenir droit un jour » ou « viendra un jour où il comprendra qu’il doit se mettre au travail pour prendre la
succession. » Et les jours passaient sans que celui promis de l’éveil daignât se manifester. 10 ans allaient sonner dans l’indifférence du morne bambin.
Car non content d’une sature à la Dali, Michel ne s’intéressait à rien, pas même à toutes les futilités qui réjouissent les enfants de son âge. Aucun jeu, aucune attraction même élaborée à grand frais d’imagination n’avait l’heure de susciter en lui la moindre petite once d’intérêt. Ne parlons pas des jeux de constructions, ne parlons pas des trains électriques que son père mettaient en œuvre patiemment au matin de Noël devant un enfant hagard, s’il fallait attribuer une quelconque expression à la chose molle qui somnolait vaillamment au milieu des paquets que l’on avait patiemment ouverts pour lui. Les fêtes d’anniversaires organisées royalement le voyaient trôner devant une cour de petits camarades qu’on avait mandatés pour l’occasion, car bien sur, l’animal était trop paresseux pour susciter ou souhaiter le moindre sentiment altruiste ou interaction sociale avec le monde.
On avait proposé les animaux domestiques, et une liste de compagnons digne des plus grandes réserves avaient été proposés. Mais ni
l’exotisme, ni la richesse n’avaient produit l’effet escompté. Un bref espoir avait lui, mais fugace, avec une petite otarie à fourrure, déportée à grands frais des îles Kerguelen. Malgré le
jappement incessant de la bestiole Michel trouvait en sa compagnie, un digne partenaire à ses siestes. Mais toute avait bien vite fini lorsque la maman inquiète avait surpris l’animal en train de
grignoter un orteil de l’enfant que la douleur présumée n’avait pas su tirer du sommeil. Les cris de la mère ayant eu raison de la torpeur de Michel et de l’appétit de la bête féroce, la vue d’un
sang vif sur un pied meurtri n’avait pas effrayé l’enfant qui restait plus surpris que véritablement touché par le drame qui se jouait autour de lui. Fin de la vie princière de l’otarie, celle-ci
coula des jours paisibles en bonne compagnie au zoo. L’incident, répercuté par un médecin peu scrupuleux avait fait le bonheur des veillées de la petite bourgade pendant plusieurs mois, tandis
que l’enfant amputé d’un orteil, ne s’était pas trouvé handicapé outre mesure par ce léger contretemps.
L’entrée en scolarisation s’était faite en douceur, nous pourrions dire en souplesse, Michel s’étant laissé glissé dans la peau d’un enfant modèle, tout au moins par son calme au milieu des chahuts et des ébats de ses nouveaux voisins. On aurait pu penser que cette immersion au milieu d’un dynamisme bienveillant porterait quelques fruits, mais Michel contemplait placide les efforts démesurés de ces petits personnages dont il ne cherchait pas à comprendre l’hyperactivité, tout orientée vers le désordre et une forme malicieuse de désobéissance. Elève modèle donc, par certains points, il n’avait cependant pas tardé à décourager ses professeurs, par une absence polie mais complète de participation à la vie de la classe. Malgré les interrogations répétées, les punitions justifiées et les retenues qui n’avaient pas tardé à pleuvoir, l’imperturbable indifférence se poursuivait avec une bonhomie troublante. D’ailleurs, les retenues en classe pendant les récréations semblaient plutôt lui profiter puisqu’on le voyait patiemment, dessiner mollement sur son cahier, de vastes cercles au crayon noir, qui nécessitait un appui moindre du poignet : le stylo bille ne produisant sous la poussée de Michel qu’un halo grotesque, resté indéchiffrable. La récréation ne lui manquait pas, le maintien en classe lui évitant les trajets jusqu’à la cour de récréation où, lorsque cela arrivait, il gagnait un arbre posé là comme exprès pour lui, soutenant l’échine de l’enfant bien vite assis contre le tronc tutélaire.
Il serait abusif de parler donc de scolarité durant ses brèves années où les enseignants d’abord, puis les répétiteurs avaient essayé
vainement d’alimenter le savoir de Michel, même au décours de méthodes prédigérées, toutes plus audacieuses les unes que les autres. Michel passait de longues heures vautré devant l’écran de la
télévision, ingérant avec une sorte de prescience tout un tissu d’information jeté pêle-mêle dans cet esprit frais, dispo. Du coup, l’acquisition du langage s’était faite sans encombre,
l’écriture avait suivi mais ne dépassant pas les extrêmes nécessités devant un professeur irascible et ulcéré : plutôt écrire quelques lignes patiemment plutôt que supporter les cris et
d’éventuels autres châtiment qu’on n’osait jamais appliquer à Michel, au vu de son statut de pseudo attardé. Mais l’évolution se faisait, tranquille et toujours à la frontière d’un crétinisme
génial qui guidait la progression par une gestion méthodique d'un savant calcul économe.
Michel n’avait jamais manifesté le besoin d’avoir ou de garder des relations amicales. Son degré d’affection pour ses parents se
bornait à une vague reconnaissance bienveillante, le sourire évoquant une liesse intense et où le simple baiser filial prenait des mesures d’événements de par la parcimonie dont Michel en usait.
Mais le ressenti n’était pas celui de l’ingratitude, mais bientôt d’un état de fait de cette personnalité placide où la paresse s’élevait en parangon de sagesse. Et après tout pourquoi pas ?
Michel semblait heureux et les parents se satisfaisaient de ce petit bonheur, ayant épuisé les arguties contre l’imperméabilité d’une inertie de bon aloi. Chacun avait trouvé sa place dans cet
univers et la vie avait trouvé un cours paisible, au rythme « imposé » par un enfant roi mais sans histoires.
Tout avait été tenté, mais rien n’avait été le moteur d’un démarrage dans la vie « active » que l’on n’attendait plus,
jusqu’au jour du bulletin décisif. Ce jour là, Michel avait mis en marche malgré lui, des ressorts malicieux qui l’avaient conduit jusque là, trente ans plus tard, attablé passivement devant deux
enfants en fureur et une épouse au bord des larmes.
Pourquoi avait-il eu la si mauvaise idée d’ouvrir son courrier à table, à ce moment précis, devant le rôti tiède et saignant comme la tête qu’il allait devoir
trancher quelques jours plus tard.
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