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Dimanche 22 mai 2011 7 22 /05 /Mai /2011 16:53

Juste avant la nuit

 

 

 

Tout a commencé juste avant la nuit, entre chien et loup. Au décours d’une sieste tardive, à l’heure où le sommeil confine dans cet état d’hébétude à mi chemin entre coma et sidération.

 

La lumière est parfaite, jouant du clair obscur avec fermeté, autorisant les cadrages les plus audacieux. C’est peut-être le cri du hibou qui l’a tiré de sa torpeur. Mais c’est plus vraisemblablement la douleur qui l’a réveillé ; son corps finit d’échapper à la morphine, exigeant chaque fois davantage, pour un apaisement toujours plus fragile et fugace. Il n’a pas encore ouvert les yeux, n’a pas bougé, limitant chaque effort, mais il perçoit pourtant une présence sur le lit près de lui. La déclivité imperceptible du matelas signe le poids de l’autre à son chevet. Il tourne alors lentement la tête dans la direction présumée, ouvre les yeux et le reconnaît. Un vieillard aristocratique, la barbe blanche taillée avec soin, un nez de boxeur. Il lui sourit mais il y a quelque chose d’inquiétant : ce n’est pas l’expression elle-même qui trouble, mais le fait que l’homme soit là pèse comme une menace. Il n’a rien à faire ici.

― Qu’est-ce que tu fous là ?

Le barbon ne répond rien et continue de sourire, détourne la tête vers le pied du lit, comme pour inviter l’homme couché à regarder dans la même direction. L’autre s’exécute et comprend que le malaise ne vient pas de ce seul visiteur mais de ce rassemblement dans la chambre. Toutes ces gueules d’assassins réunies autour de lui ! Il ne pourrait les dénombrer, il ne les distingue pas tous. Il n’y a pas de hasard, s’ils sont revenus là en même temps c’est pour une bonne raison, leur même raison à tous. Il se sent soudain dans la peau de Samuel Ratchett, dans son wagon-lit de l’Orient-Express, devant ses bourreaux, à la merci d’une vengeance qu’il n’imagine pas encore. Le boucher est là, cigarette au coin des lèvres, un long couteau passé en travers de son tablier de Vichy écarlate. Le petit barbichu au melon se frotte les mains en douce, sachant que c’est pour bientôt. Au premier rang, la petite brune à l’air triste, son savon noir à la main avec sa moue de faiseuse d’anges. Quelques biches au fond, des innocents aux mains sales, quelques cousins : une bien sinistre distribution. Il les reconnaît tous et pourtant impossible de remettre un nom sur leurs visages. Sans doute encore l’effet de la morphine. Pas une gueule pour racheter l’autre, tous la gueule de l’emploi et tous là pour lui. Finalement, c’est toujours plus facile lorsque c’est le sang des autres… mais quand c’est son tour.

Les draperies de velours claquent lourdement aux fenêtres en catafalques prémonitoires. La lumière finit de passer sur les masques : déjà la nuit. Eux, ils ne bougent pas et le regardent en silence, comme s’ils attendaient quelque chose, ou plutôt un signal. Heureusement, il y a la douleur qui résonne partout dans son corps et qui le rattache à quelque chose de concret. Rien ne va plus… Lui, il faut qu’il appelle quelqu’un, qu’on le sorte de là ! Au fond, derrière les ombres menaçantes, il y a bien l’autre là, avec sa tête de flic : il pourrait faire quelque chose, intervenir plutôt que se profiler comme futur complice. Mais il le regarde de loin avec son petit air matois et faussement bienveillant, ne laissant aucun doute sur ses intentions, et en particulier aucun espoir de salut à attendre de son côté.

Autant fermer les yeux… aussi longtemps qu’il le faudra. Il ne les ouvrira que lorsqu’ils seront partis, ou qu’ils auront achevé leur besogne. Alors la douleur revient, blanche comme l’enfer, l’aveuglant ; coupant le souffle et les idées, le tiraillant de tous ses nerfs, l’obligeant à rouvrir les paupières enfin. Comme si d’accepter cette vision de carnaval et de les regarder en face avait la faculté d’occulter le mal. Il tourne encore le visage vers le vieillard  toujours assis sur le bord du lit, l’œil malin. Il semble joyeux maintenant, comme si quelque chose allait enfin se passer : une partie de plaisir.

― Mais dis moi ce que tu fous là ! Et qu’est-ce qu’ils sont venus faire ?

L’autre lui sourit avec beaucoup d’intelligence et finit par grogner à la cantonade :

― On s’fait un peu chier quand même ! Va falloir qu’on y aille.

Alors, lentement, les autres s’écartent pour laisser la meilleure place à l’homme ventripotent qui s’avance. Il est chauve, gras comme un chartreux, le menton fuyant. Tout habillé de noir, le pas lent d’un majordome, il porte devant lui sur un plateau d’argent un grand verre de lait qui brille dans la nuit, renforçant le contraste d’un noir et blanc que l’on connaît par cœur. Il s’arrête au pied du lit et tend vers l’homme allongé le verre légendaire qui brille d’une lueur propre, un poison hypnotique appelant impérieusement la coupe aux lèvres. Alors ce ne sera donc ni le couteau, ni la corde, ni l’édredon ou la veuve. Simplement le venin…. Après tout, n’importe quoi pourvu que le cauchemar cesse, et la douleur avec.

L’homme se redresse lentement sur un coude et prend le verre ; tous les yeux impatients convergent. Le contact du liquide froid dans sa gorge, c’est la décharge de lucidité… et les noms resurgissent d’un coup en évidence. C’est Alfred qui porte le plateau, se parodiant lui-même. Le boucher, c’est Jean. Charles sous le chapeau melon sourit gentiment, le fourneau se dessine un peu plus loin derrière. Il y a Marie pleine de gouaille, Jean le policier goguenard et beaucoup d’autres encore dont les visages s’éclairent sous l’iridescence du lait. L’homme hésite une dernière seconde, se tourne vers Michel qui se lève, lui jette un regard par-dessus l’épaule, l’invitant à le suivre d’une œillade complice et provocante comme le dernier fantôme du cinéaste. L’obscurité l’absorbe.

Le lait n’a aucun goût, aucune amertume, il n’est que fraîcheur, gommant toute souffrance, rendant sa légèreté à l’homme sur le lit.

 

Et Claude s’en va placide rejoindre les siens, sans plus de cérémonie.

 

Par Jean-baptiste SEIGNEURIC
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